Le Conseil d'administration du Groupe de la Banque africaine de développement a approuvé, le 24 juillet 2026, un prêt de 100 millions d'euros en faveur de Gotion Power Morocco. Le financement porte sur le développement d'une gigafactory intégrée de batteries à base de phosphate-fer-lithium (LFP), couvrant l'ensemble de la chaîne de valeur — des matériaux de cathode aux cellules — dans la zone franche de Rabat-Salé-Kénitra.
L'institution annonce par ailleurs son intention de mobiliser jusqu'à 141 millions d'euros supplémentaires auprès de partenaires financiers, en qualité d'arrangeur principal mandaté dans le cadre de la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD). Deux mois après le financement du corridor ferroviaire Kénitra-Marrakech et l'accord BAD-FEC pour les collectivités territoriales, c'est le troisième engagement de la Banque au Maroc que nous documentons cet été — mais le premier sur une chaîne de valeur industrielle entièrement nouvelle pour le continent.
- 100 M€ de prêt BAD à Gotion Power Morocco, approuvés le 24 juillet 2026.
- La BAD se positionne en arrangeur principal mandaté (cadre NAFAD), avec l'objectif de mobiliser jusqu'à 141 M€ supplémentaires — soit jusqu'à 241 M€ au total, un plafond indicatif et non un montant acquis.
- Première gigafactory intégrée de batteries en Afrique et dans la région MENA, à Kénitra : 10 GWh en première phase, avec une montée en capacité visée jusqu'à 100 GWh.
- Plus de 600 emplois directs dès la première phase et un taux d'intégration industrielle locale visé à 70 %.
Un projet sans précédent sur le continent
Le projet est porté par Gotion High-Tech Co. Ltd., fabricant de batteries dont le siège est à Hefei, en Chine, et dont les actions sont cotées à la Bourse de Shenzhen. Selon la BAD, il donnera naissance à la première usine intégrée de fabrication de batteries en Afrique et dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord.
La première phase doit permettre de produire 10 gigawattheures de cellules et de packs destinés aux véhicules électriques, avec une montée en capacité progressive jusqu'à 100 GWh. L'usine, implantée à Kénitra, résulte d'une convention d'investissement signée avec le chef du gouvernement, structurée en cinq phases pour un total de 100 GWh. Dès mai 2025, Khalid Qalam, président de Gotion Power Morocco, indiquait lors du Forum international de la chimie que près de 70 % du coût de la batterie serait produit au Maroc, l'entreprise se déclarant totalement verticalisée dès la première phase.
La structuration comme instrument
L'élément le plus significatif pour les praticiens du financement de projet ne réside pas dans le montant prêté, mais dans la position occupée par la Banque. En se désignant arrangeur principal mandaté, l'institution ne se contente pas d'engager son bilan : elle engage sa signature pour attirer d'autres bailleurs sur un actif industriel greenfield sans antécédent comparable sur le continent. Le rapport annoncé — jusqu'à 1,41 euro mobilisé auprès de tiers pour 1 euro prêté — constitue un plafond indicatif ; sa réalisation effective sera l'indicateur à suivre.
Le cadre invoqué, la NAFAD, n'est pas une formule de circonstance. Adoubée en février 2026 par les chefs d'État lors du Sommet de l'Union africaine à Addis-Abeba, puis validée en avril à Abidjan par l'écosystème financier continental, cette architecture repose sur les « Quatre Points cardinaux » portés par le président de la BAD, Sidi Ould Tah. Elle vise à combler un déficit de financement du développement africain estimé à 400 milliards de dollars par an, la thèse défendue étant que le défi du continent réside moins dans un manque de capitaux que dans l'absence de mécanismes capables de transformer le risque et d'attirer les investissements de long terme. L'opération Gotion en constitue un cas d'application concret : un projet industriel de première génération, sur une chaîne de valeur que l'Afrique ne maîtrise pas encore, dont la bancabilité dépend précisément de la capacité de la Banque à structurer le risque.
Positionnement énergétique et industriel
Pour Kevin Kariuki, vice-président de la Banque en charge de l'électricité, de l'énergie, du climat et de la croissance verte, le stockage par batteries constitue le maillon manquant de la transition énergétique propre du continent. Une installation de cette envergure, alimentée principalement par des énergies renouvelables, renforcerait selon lui les fondations nécessaires à l'intégration à grande échelle du solaire et de l'éolien. Achraf Tarsim, responsable pays de la Banque au Maroc, situe l'opération dans une perspective industrielle : la gigafactory contribuerait à l'émergence d'un écosystème africain des batteries et des véhicules électriques, tout en favorisant la valorisation locale des minerais critiques indispensables à la transition énergétique.
Cette lecture s'inscrit dans une trajectoire nationale documentée. En 2024, l'industrie automobile marocaine a enregistré des exportations record de 157 milliards de dirhams, dont environ 85 % à destination de l'Union européenne. L'usine vise notamment à approvisionner les constructeurs déjà présents au Maroc, Renault et Stellantis, avec une orientation vers les marchés européen et moyen-oriental.
Ce qu'il faut surveiller
Trois variables détermineront la portée réelle de l'opération. La première est le taux de mobilisation effectif auprès des partenaires financiers : un ratio proche du plafond annoncé validerait un modèle réplicable pour l'industrialisation africaine, un ratio inférieur rappellerait que la structuration ne remplace pas l'appétit du marché. La deuxième est la concrétisation du taux d'intégration locale de 70 % — c'est ce seuil qui distingue une usine d'assemblage d'un véritable écosystème industriel. La troisième est la montée en capacité au-delà de la première phase : le passage de 10 GWh à 100 GWh suppose des décisions d'investissement successives dont aucune n'est acquise à ce stade.
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