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Loi 73-17 : huit ans après, la réforme attend encore ses utilisateurs

La loi est bonne. C'est son usage qui fait défaut.

NMLa Rédaction Neybras
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Statue de Thémis — droit des entreprises en difficulté au Maroc
© Unsplash

Huit ans après son adoption, la réforme des procédures collectives divise toujours. Ses défenseurs y voient l'alignement du Maroc sur les standards internationaux. Ses critiques y lisent un texte largement délaissé, freiné par des résistances culturelles et institutionnelles. Entre les deux, la vérité se lit dans la pratique des tribunaux. Elle se lirait aussi dans les chiffres, s'ils existaient.

Une architecture pensée pour agir tôt

Promulguée le 19 avril 2018 et publiée au Bulletin officiel le 23 avril 2018, la loi 73-17 a remplacé le Livre V du Code de commerce consacré aux difficultés de l'entreprise. Son innovation phare est la procédure de sauvegarde. Elle s'ouvre à l'initiative du dirigeant qui, sans être en cessation de paiements, fait face à des difficultés qu'il ne peut surmonter seul et de nature à le conduire à la cessation des paiements.

L'intention était limpide : traiter la difficulté avant qu'elle ne devienne irréversible. Le réflexe de la dernière minute, quand les comptes sont bloqués et les huissiers à la porte, devait céder la place à la prévention et à la restructuration négociée.

Le dispositif offre une véritable palette d'options :

  • Des voies préventives : la prévention interne et la prévention externe, qui comprend le mandat spécial et la conciliation.
  • Trois voies judiciaires : sauvegarde, redressement, liquidation.
  • Un cadre protecteur : des délais encadrés, des coûts en principe maîtrisés et des droits des créanciers préservés.

Sur le papier, tout y est.

Ce que montre la pratique, faute de statistiques

Le premier constat est un silence. Aucune statistique publique consolidée ne permet de suivre les procédures ouvertes, la réussite des plans ou les délais de traitement. Évaluer la réforme avec rigueur est donc, à ce jour, impossible.

Les données privées éclairent au moins l'ampleur du phénomène. Selon Inforisk, le Maroc a enregistré 15 307 défaillances d'entreprises en 2025. Les très petites entreprises en représentent 98,8 %.

Dans les prétoires, la doctrine observe une tendance constante :

  • La prévention reste le maillon faible. La grande majorité des dossiers concerne des entreprises en redressement ou en liquidation, très rarement en prévention.
  • Les dirigeants agissent tard. Par méconnaissance ou par crainte du stigmate, beaucoup attendent la cessation des paiements.
  • Le poids des créanciers publics. Les dettes fiscales et sociales pèsent souvent lourd dans le passif. La faible marge de négociation des administrations peut compromettre des plans viables.
  • Des délais peu compatibles avec l'urgence. Pour des procédures censées aller vite, le temps judiciaire reste un frein.

Le prix de l'attente

Prenons un cas illustratif, construit à partir de situations récurrentes observées par les praticiens. Une PME industrielle réalise 60 millions de dirhams de chiffre d'affaires. Elle perd un contrat qui pesait 40% de son activité, et la trésorerie se tend aussitôt.

Premier scénario : le dirigeant agit tôt. Il demande l'ouverture d'une sauvegarde dans les trois mois. La procédure est plus courte et moins coûteuse. Elle peut aboutir à un plan qui allège la dette bancaire et l'étale sur plusieurs années.

Second scénario : le dirigeant attend. Il espère un rebond, puise dans la trésorerie et retarde ses fournisseurs. Six mois plus tard, il est en cessation de paiements. Le redressement judiciaire coûte alors davantage et dure plus longtemps. L'issue se resserre : cession partielle ou liquidation.

L'écart se mesure en centaines de milliers de dirhams, en mois d'incertitude et en emplois. Le second scénario reste pourtant la norme.

Quatre verrous

  • Le tabou de la difficulté. Reconnaître ses difficultés reste mal vu. Le dirigeant préfère solliciter son épargne, sa famille ou ses découverts. Demander de l'aide passe pour un aveu d'échec.
  • La prudence des administrations. Les créanciers publics obéissent à des règles budgétaires et comptables strictes. Accorder un étalement ou renoncer à des pénalités expose les agents à un risque qu'ils hésitent à prendre. Des plans viables échouent ainsi sur un refus administratif.
  • La rareté des spécialistes. La France dispose d'une profession organisée d'administrateurs et de mandataires judiciaires. Le Maroc manque encore de professionnels formés au traitement des entreprises en difficulté. Certains rapports d'expertise restent approximatifs, et certains plans mal calibrés.
  • Les TPE mal servies. Elles représentent l'immense majorité des défaillances. Pourtant, le coût et la durée des procédures collectives restent souvent hors de portée d'une structure de quelques salariés. Plusieurs travaux universitaires plaident pour un régime adapté aux très petites entreprises.

Cinq leviers pour passer du texte à la pratique

L'architecture de la loi est solide. C'est son environnement qu'il faut ajuster.

  • Mesurer. La création d'un observatoire national des entreprises en difficulté, avec publication annuelle de données désagrégées, permettrait enfin d'évaluer l'efficacité réelle de la réforme.
  • Former. Les responsables fiscaux et sociaux doivent être sensibilisés à la continuité des entreprises. Un abandon partiel de créances peut sauver des emplois et, à terme, rapporter davantage.
  • Simplifier. Une procédure adaptée aux entreprises de moins de dix salariés, avec des délais courts, des frais forfaitaires et des formalités allégées.
  • Digitaliser. Le dépôt dématérialisé, les audiences à distance et un portail dédié feraient gagner des mois.
  • Médier. Une médiation pré-judiciaire, confiée à des médiateurs certifiés à tarifs encadrés, désengorgerait les tribunaux.

En pratique : cinq réflexes pour le dirigeant

  1. Ne pas attendre. Dès les premiers signaux (retards de paiement récurrents, découverts structurels, perte d'un client majeur), commandez un diagnostic financier externe.
  2. Documenter. Relances, mises en demeure, rapports d'experts : chaque pièce comptera pour justifier une demande de sauvegarde.
  3. Privilégier l'amiable. Tant que la cessation des paiements n'est pas constituée, le mandat spécial et la conciliation sont plus rapides, plus discrets et moins coûteux.
  4. Préparer un plan. Un échéancier crédible, des économies chiffrées et des besoins de financement identifiés font la différence devant le tribunal.
  5. Parler aux parties prenantes. Salariés, clients stratégiques, fournisseurs clés : une crise mal expliquée devient une crise de confiance, puis de liquidité.

Punir ou préserver ?

Au fond, la question dépasse le droit. Que veut une société pour ses entreprises en difficulté ?

Elle peut choisir une logique punitive, où la faillite marque durablement le dirigeant. Elle peut aussi choisir une logique constructive, où l'échec est une étape de la vie économique et où l'on préserve d'abord l'activité, les emplois et la valeur.

La loi 73-17 a choisi la seconde voie. Les pratiques, elles, restent souvent ancrées dans la première. Tant que ce décalage durera, la réforme restera inachevée.

Huit ans après, l'heure n'est plus à célébrer le texte mais à l'évaluer lucidement. Derrière chaque procédure, il y a une entreprise, des salariés et des familles.

Et vous, dans vos dossiers, qu'est-ce qui freine le plus le recours à la sauvegarde : le dirigeant, le créancier ou le tribunal ? La réponse déterminera si la loi 73-17 restera un texte de référence... ou deviendra enfin un outil de terrain.

NM
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Cet article a été préparé par la rédaction de Neybras Magazine à partir des sources citées ci-dessous. Vous souhaitez proposer une tribune ou réagir à cette analyse ? Écrivez-nous.

Sources : Loi n° 73-17 abrogeant et remplaçant le livre V de la loi n° 15-95 formant code de commerce · Dahir n° 1-18-26 du 2 chaabane 1439 (19 avril 2018) portant promulgation de la loi n° 73-17 ; Bulletin officiel n° 6732 du 28 rabii I 1440 (6 décembre 2018), édition française, p. 1879.