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OHADA : l'Acte uniforme révisé sur les sûretés ouvre une fenêtre stratégique pour les prêteurs marocains en Afrique de l'Ouest

La révision de l'Acte uniforme OHADA portant organisation des sûretés a modernisé en profondeur le droit des garanties dans les dix-sept États membres. Pour Attijariwafa Bank, BCP et BOA, qui opèrent au cœur de la zone OHADA, c'est une opportunité de premier plan pour structurer des crédits syndiqués et sécuriser le recouvrement de leurs créances.

IKIsmaël Kourouma
·Avocat, Kourouma Legal · Arbitrage & Droit africain ·8 Mai 2026 ·12 min de lecture
Sûretés OHADA — droit africain des garanties
L'Acte uniforme OHADA révisé sur les sûretés modernise le droit des garanties dans 17 États africains, créant des opportunités inédites pour les prêteurs marocains. © Neybras Magazine

Entré en vigueur le 15 mai 2011 après une révision substantielle de l'Acte uniforme de 1997, et enrichi par les réformes successives du Conseil des Ministres de l'OHADA, le droit des sûretés dans les dix-sept États membres de l'Organisation pour l'Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires représente aujourd'hui l'un des cadres juridiques les plus modernes du continent pour la sécurisation des financements. Pourtant, les banques marocaines qui opèrent au cœur de la zone OHADA n'ont pas encore pleinement exploité les opportunités que ce cadre offre.

Le constat est paradoxal : Attijariwafa Bank, la Banque Centrale Populaire (via Banque Atlantique et des filiales directes) et Bank of Africa (BOA) disposent collectivement d'un réseau de plus de 2 500 agences dans la zone OHADA. Ces établissements sont en première ligne pour structurer des crédits syndiqués transfrontaliers, financer des PME dans les pays de la CEDEAO, et accompagner les opérateurs marocains et africains dans leurs projets d'expansion. Or, la méconnaissance relative du droit OHADA des sûretés par leurs équipes juridiques marocaines constitue un frein opérationnel réel.

I. Ce que la révision de l'Acte uniforme a réellement changé

1.1 La consécration du droit de rétention et du gage sans dépossession

L'une des innovations majeures de la révision est la consécration claire du droit de rétention comme sûreté autonome (articles 67-76 AUS) et surtout la généralisation du gage sans dépossession. Avant la révision, le gage supposait traditionnellement que le débiteur remette physiquement le bien au créancier. Cette exigence était pratiquement incompatible avec le financement des stocks industriels ou des équipements de production — un débiteur ne peut pas continuer à exploiter une machine qu'il a remise en gage.

Le gage sans dépossession permet désormais au débiteur de conserver la possession du bien gagé tout en le grevant en faveur du créancier. La publicité au Registre du Commerce et du Crédit Mobilier (RCCM) assure l'opposabilité aux tiers. Pour les banques qui financent des PME industrielles en Côte d'Ivoire, au Sénégal ou au Cameroun, c'est une révolution pratique : le financement de cycle d'exploitation peut désormais être sécurisé sur les stocks sans paralyser l'activité du débiteur.

1.2 La création du registre du crédit mobilier (RCCM) et la publicité électronique

La réforme a considérablement renforcé le système de publicité des sûretés mobilières. Le RCCM, géré dans chaque État membre, est désormais interfacé avec un registre central accessible en ligne via le portail de l'OHADA. Cette publicité électronique permet à un créancier d'interroger le registre avant d'accorder un crédit pour vérifier si le bien que son débiteur propose en garantie n'est pas déjà grevé par une sûreté antérieure.

En pratique, cette avancée est considérable pour les banques marocaines opérant en Afrique de l'Ouest. Avant la réforme, vérifier les sûretés existantes sur un bien au Sénégal ou en Côte d'Ivoire nécessitait une consultation physique des registres locaux — procédure longue, coûteuse et peu fiable. La publicité électronique réduit ce délai à quelques heures et améliore significativement la sécurité juridique des prêteurs.

Les innovations clés de l'AUS révisé pour les prêteurs
  • Gage sans dépossession — Financement sur stocks et équipements sans paralyser l'exploitation
  • RCCM électronique — Vérification en temps réel des sûretés existantes dans les 17 États membres
  • Agent des sûretés — Mécanisme permettant à une banque chef de file de gérer les sûretés pour un syndicat
  • Fiducie-sûreté — Transfert fiduciaire de propriété comme mécanisme de garantie, plus robuste que le nantissement
  • Réalisation simplifiée — Attribution judiciaire ou vente amiable accélérée en cas de défaut

1.3 L'agent des sûretés : la clé des crédits syndiqués

La création de l'institution de l'agent des sûretés (articles 5 et suivants AUS révisé) est probablement l'innovation la plus significative pour les banques marocaines engagées dans des opérations de financement structuré en Afrique. Dans un crédit syndiqué, plusieurs prêteurs participent au financement d'un même projet. Avant la réforme, chaque prêteur devait théoriquement être individuellement constitué comme créancier pour chaque sûreté — procédure lourde, coûteuse et source de contentieux.

L'agent des sûretés est une personne distincte (généralement la banque chef de file ou une société ad hoc) qui reçoit les sûretés en son nom propre pour le compte du syndicat de prêteurs. Il agit comme mandataire commun, constitue et gère les sûretés, et les réalise en cas de défaut. Cette institution, inspirée du droit anglais (security trustee), était absente du droit OHADA d'origine — sa consécration ouvre la voie aux financements de projets complexes en zone OHADA selon des structurations proches des standards internationaux.

« L'agent des sûretés OHADA est l'équivalent fonctionnel du security trustee anglais. Les banques marocaines qui maîtrisent ce mécanisme peuvent désormais structurer des LBO et des project financings en Afrique de l'Ouest selon des standards internationaux. »
— Ismaël Kourouma, Avocat, Kourouma Legal

II. Les opportunités spécifiques pour les prêteurs marocains

2.1 Les crédits syndiqués intra-africains : un marché sous-exploité

Le marché des crédits syndiqués en Afrique subsaharienne est dominé par les banques internationales (Standard Chartered, Société Générale, Citigroup) et les banques panafricaines anglophones (Standard Bank, Ecobank). Les banques marocaines, malgré leur présence massive sur le terrain, sont peu visibles dans les syndicats de prêt. La raison est en partie juridique : la méconnaissance du droit OHADA des sûretés limite leur capacité à structurer des opérations complexes et à jouer un rôle de chef de file.

Le marché est pourtant significatif : selon les données de la Banque de Développement de l'Afrique de l'Ouest (BOAD), les besoins de financement des PME et ETI dans la zone CEDEAO dépassent 40 milliards de dollars annuels, avec un taux de satisfaction inférieur à 30 %. Les banques marocaines, présentes localement, ayant des coûts de fonctionnement adaptés aux marchés africains et bénéficiant de la confiance des opérateurs francophones, ont tous les atouts pour capturer une part de ce marché — à condition de disposer de l'expertise juridique nécessaire.

2.2 Le financement de la chaîne de valeur agricole : une niche stratégique

L'agriculture représente en moyenne 25 à 40 % du PIB des États membres de l'OHADA. Le financement de la chaîne de valeur agricole — de la production à l'exportation — est une niche où la maîtrise du droit des sûretés est décisive. Les sûretés sur récoltes (crop lien), sur stocks de céréales ou de cacao, sur matériel agricole sont des instruments couramment utilisés dans les pays développés mais encore rares dans la pratique bancaire en Afrique de l'Ouest.

L'AUS révisé offre les outils juridiques nécessaires : gage sans dépossession sur stocks, nantissement du fonds de commerce incluant le matériel, hypothèque agricole. Les banques marocaines qui développeront une expertise dans le financement agricole sécurisé OHADA pourront proposer aux opérateurs de la chaîne de valeur agricole — exportateurs de cacao en Côte d'Ivoire, négociants de sésame au Mali, producteurs d'anacarde au Sénégal — des solutions de financement que les banques locales ne sont pas encore en mesure de structurer.

Type de sûreté OHADABien concernéApplication bancaireAvantage clé
Gage sans dépossessionStocks, équipements, matières premièresFinancement du BFR, crédit équipementDébiteur conserve la possession du bien
Nantissement du fonds de commerceClientèle, enseigne, bail commercial, matérielCrédit PME, LBO simplifiéSûreté globale sur l'activité économique
HypothèqueImmeubles immatriculésCrédit immobilier, financement de projetsRang protégé par la publicité foncière
Fiducie-sûretéTous actifs cessiblesFinancement structuré, titrisationPropriété transférée au créancier — protection maximale
Agent des sûretésToutes sûretés d'un syndicatCrédits syndiqués, project financeGestion centralisée par un mandataire unique

III. Les défis pratiques à surmonter

3.1 La qualité variable des registres RCCM

Malgré la modernisation juridique portée par l'AUS révisé, la réalité des registres RCCM dans les États membres reste contrastée. Si le Sénégal et la Côte d'Ivoire ont réalisé des progrès significatifs dans la dématérialisation de leurs registres, d'autres États (Guinée-Bissau, Comores, Guinée équatoriale) ont des registres peu fiables, peu accessibles ou mal tenus. Un prêteur qui se base sur une consultation RCCM lacunaire pour évaluer les sûretés existantes sur un bien s'expose à des surprises désagréables lors d'une procédure de réalisation.

La parade : systématiser les due diligences locales avec des correspondants qualifiés dans chaque État membre, ne pas se fier uniquement à la consultation en ligne du registre central, et inclure dans les contrats de crédit une déclaration de non-grèvement des biens garantis sous peine de résiliation immédiate du crédit et d'exigibilité anticipée.

3.2 Le recouvrement des créances : l'épreuve de vérité

La vraie valeur d'une sûreté se mesure à la qualité du recouvrement en cas de défaut. La réalisation des sûretés en zone OHADA a été significativement facilitée par la réforme : l'attribution judiciaire (le créancier peut demander au juge de lui attribuer le bien en paiement de sa créance) et la vente amiable accélérée (sans nécessité de passer par une vente aux enchères publiques) sont désormais possibles. Mais la pratique judiciaire locale peut diverger considérablement de la lettre du texte.

Les banques marocaines qui souhaitent réaliser des sûretés en Côte d'Ivoire, au Sénégal ou au Cameroun doivent disposer d'un réseau de correspondants juridiques locaux solides, capables d'intervenir rapidement et de naviguer dans les spécificités procédurales nationales. L'arbitrage CCJA reste une alternative plus prévisible pour les créances contractuelles importantes.

Recommandations pratiques pour les prêteurs marocains
  • Former les équipes crédit et juridiques au droit OHADA des sûretés (formation initiale + mise à jour annuelle)
  • Constituer un réseau de correspondants locaux qualifiés dans chaque État membre cible
  • Systématiser la consultation RCCM ET la due diligence locale sur chaque opération significative
  • Utiliser l'agent des sûretés pour toutes les opérations syndiquées multi-banques
  • Privilégier la fiducie-sûreté pour les actifs critiques — c'est la sûreté la plus robuste en cas de défaut
  • Inclure des clauses d'arbitrage CCJA systématiquement pour les crédits dépassant 500 000 USD
  • Prévoir une revue annuelle des sûretés constituées pour vérifier leur actualisation au RCCM

Conclusion

L'Acte uniforme OHADA révisé sur les sûretés représente un cadre juridique solide, moderne et adapté aux besoins des acteurs financiers opérant en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale. Pour les banques marocaines qui ont investi massivement dans leur présence sur ce continent, la maîtrise de ce cadre n'est plus une option — c'est un impératif stratégique.

Les établissements qui développeront en premier une expertise opérationnelle dans le droit OHADA des sûretés — et pas seulement une connaissance théorique — seront en mesure de proposer des solutions de financement structuré que leurs concurrents locaux ne peuvent pas offrir et que les grandes banques internationales trouvent trop modestes pour leur appétit. C'est exactement la niche où les banques marocaines peuvent créer un avantage concurrentiel durable sur le continent africain.

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À propos de l'auteur
Ismaël Kourouma
Avocat — Kourouma Legal · Arbitrage international & Droit africain des investissements
Ismaël Kourouma est avocat spécialisé en arbitrage international et en droit africain des investissements. Inscrit au barreau de Casablanca, il a conseillé des États, des institutions financières multilatérales et des investisseurs privés dans plus de vingt projets de PPP en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale. Ancien conseiller juridique à la CCJA (Cour Commune de Justice et d'Arbitrage), il est expert reconnu du droit OHADA.

Sources : Acte uniforme OHADA portant organisation des sûretés (révisé, 2010) · CCJA, Jurisprudence OHADA 2011-2025 · BOAD, Rapport annuel 2024 · Rapport Doing Business Afrique (Banque mondiale, 2023) · Annuaire OHADA 2024 · Revue de droit OHADA, Presses Universitaires d'Abidjan.