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L'essor des obligations vertes et des Sukuk durables interroge le cadre réglementaire marocain. Entre taxonomie ESG balbutiante, fiscalité inadaptée et potentiel de marché considérable, Me Rim Tahiri dresse un état des lieux et trace des pistes concrètes pour les praticiens.
La transition énergétique accélère la demande d'instruments financiers durables, mettant le Maroc face à l'urgence de son cadre réglementaire ESG. © Unsplash
La finance durable représente l'un des pivots de la transformation du paysage financier mondial. Avec plus de 500 milliards de dollars d'obligations vertes émises en 2025 à l'échelle globale, le Maroc — dont l'ambition climatique se matérialise dans une NDC actualisée visant 45,5 % de réduction des émissions à l'horizon 2030 — ne peut demeurer spectateur de cette révolution de l'allocation du capital.
Le marché marocain des obligations vertes est officiellement né en 2016, avec la première émission d'un green bond souverain par la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG), d'un montant de 1 milliard de dirhams. Cette initiative pionnière s'est progressivement structurée autour de l'Autorité Marocaine du Marché des Capitaux (AMMC), dont la circulaire n°03/22 relative aux obligations vertes, sociales et durables constitue aujourd'hui le socle réglementaire de référence.
La circulaire impose aux émetteurs une déclaration préalable d'intention, la désignation d'un second party opinion (SPO) accrédité, et un rapport annuel d'affectation des fonds. Elle s'aligne en cela sur les Green Bond Principles de l'ICMA (International Capital Market Association), assurant une compatibilité avec les standards internationaux et la lisibilité pour les investisseurs institutionnels étrangers.
Cependant, l'absence d'une taxonomie verte nationale — équivalent de la taxonomie européenne du Règlement (UE) 2020/852 — crée une zone grise substantielle. Les émetteurs jouissent d'une latitude considérable dans la définition des actifs éligibles, au risque d'un greenwashing que la réglementation actuelle ne prévient qu'imparfaitement.
L'intersection entre finance islamique et finance durable constitue l'une des innovations les plus prometteuses du marché financier africain. Les Sukuk verts — titres participatifs conformes à la Charia adossés à des projets d'énergie renouvelable, d'efficacité énergétique ou d'économie circulaire — permettent de mobiliser simultanément la liquidité des marchés du Golfe et des capitaux ESG occidentaux.
Le cadre juridique marocain des Sukuk, issu des articles 1er bis et suivants de la loi n°103-12 relative aux établissements de crédit, complété par les circulaires du Conseil Supérieur des Oulémas (CSO), reconnaît les principales structures Sukuk (Ijara, Mourabaha, Moucharaka) mais ne prévoit pas expressément la catégorie « vert ». Il appartient donc à l'émetteur de superposer les exigences ESG aux conditions de conformité Charia, en recourant à un double audit — Shari'a board et SPO — dont le coût constitue un frein documenté pour les émetteurs de taille intermédiaire.
« Le Sukuk vert incarne la convergence entre les valeurs éthiques de la finance islamique et l'impératif climatique. Le Maroc dispose d'un positionnement unique pour en faire un instrument de référence en Afrique. »— Me Rim Tahiri, avocate spécialisée en finance de marché
Pour apprécier le niveau de maturité du cadre marocain, une comparaison internationale est instructive. Le tableau ci-dessous confronte les principaux marchés de finance durable sur des critères réglementaires et de marché.
| Pays / Marché | Taxonomie verte | Volume green bonds 2025 | Sukuk verts | Avantage fiscal ESG |
|---|---|---|---|---|
| Union européenne | Oui — Règl. 2020/852 | ~350 Mds € | Non applicable | Oui (Green Bond Standard EU) |
| Malaisie | Oui — CCPT 2021 | ~18 Mds $ | Marché mature (SRI Sukuk) | Oui (déduction frais SPO) |
| Arabie Saoudite | En cours | ~12 Mds $ | Vision 2030 green Sukuk | Partiel |
| Maroc | Non — projet AMMC 2025 | ~1,8 Md MAD | Cadre hybride partiel | Non |
| Afrique du Sud | Non | ~2,1 Mds $ | Non applicable | Non |
| Kenya | Non | ~400 M $ | Non applicable | Non |
| Sénégal | Non | ~300 M $ | Sukuk souverain (non vert) | Non |
Ce tableau révèle une réalité contrastée : le Maroc est certes en retard sur la taxonomie et l'incitation fiscale, mais il jouit d'un positionnement stratégique unique — seul pays africain disposant à la fois d'un cadre de finance islamique opérationnel (loi 103-12) et d'un régulateur de marché actif sur la thématique ESG (AMMC). C'est précisément à l'intersection de ces deux atouts que se trouve l'opportunité.
L'AMMC a annoncé en 2025 un projet de taxonomie verte en cours de concertation avec le Ministère de la Transition Énergétique et la Banque Al-Maghrib. Ce chantier est d'une importance capitale : sans définition normative des activités économiques « durables », les émetteurs exposent leurs émissions au risque de requalification et les investisseurs institutionnels — soumis eux-mêmes à des obligations de reporting ESG — ne peuvent pas valoriser correctement leur exposition.
La taxonomie à construire devra impérativement intégrer deux dimensions : (i) la dimension environnementale, en s'alignant sur les six objectifs environnementaux du Règlement européen (atténuation du changement climatique, adaptation, eau, économie circulaire, pollution, biodiversité) ; et (ii) la dimension charia-compatibilité, en prévoyant un label « Sukuk vert conforme » permettant la double certification sans doublement des coûts.
En Malaisie, les frais de certification des SRI Sukuk (Sustainable and Responsible Investment Sukuk) sont déductibles du résultat fiscal depuis 2017. Au Luxembourg, le régime Green Bond Framework prévoit des exemptions partielles de retenue à la source. Au Maroc, aucun dispositif comparable n'existe : les coûts d'émission d'un green bond — SPO, certification, audit annuel d'affectation — sont traités comme des charges ordinaires, sans déductibilité spécifique ni crédit d'impôt.
Cette lacune est particulièrement pénalisante pour les collectivités territoriales et les entreprises publiques, qui constituent les émetteurs naturels de green bonds infrastructure. La révision du Code Général des Impôts, attendue dans le cadre des lois de finances successives, devrait inscrire un régime de faveur pour les émissions certifiées ESG, à l'instar des incitations prévues pour les zones franches ou le régime de la finance participative.
Face à ce cadre en construction, les avocats d'affaires, conseils financiers et directions juridiques des émetteurs doivent adopter une approche proactive. Plusieurs recommandations pratiques s'imposent.
À plus long terme, l'émergence d'un Maroc Green Bond Standard — s'inspirant du EU Green Bond Standard en l'adaptant au contexte Charia — représente l'aboutissement naturel de cette trajectoire. Ce label national, couvrant à la fois les obligations conventionnelles et les Sukuk, constituerait un outil de différenciation majeur pour le Casablanca Finance City (CFC) dans sa compétition régionale.
Le Maroc se trouve à un carrefour décisif. D'un côté, les engagements climatiques (NDC 2030, Stratégie Bas Carbone 2050) créent une demande structurelle de financement vert estimée à plusieurs dizaines de milliards de dirhams sur la décennie. De l'autre, l'architecture institutionnelle — AMMC active, BAM sensibilisée aux risques climatiques, loi 103-12 opérationnelle — fournit les fondations d'un marché crédible.
Ce qui manque n'est pas la volonté mais la coordination normative : taxonomie, fiscalité, reporting, double certification islamique-ESG. Chacun de ces chantiers est techniquement maîtrisable et institutionnellement ancrable dans les réformes en cours. La fenêtre d'opportunité est réelle — d'autres places africaines (Nairobi, Lagos, Johannesburg) s'en saisissent. Le risque n'est pas d'aller trop vite, mais de laisser l'initiative à d'autres.
Pour les praticiens, la période actuelle est idéale : accompagner les premiers émetteurs dans ce marché en construction, c'est acquérir l'expertise de référence qui sera déterminante lorsque le cadre sera pleinement stabilisé. En droit, comme en finance, les précurseurs écrivent les standards.